UNE GRANDE FAMILLE

La famille Davie

La famille Davie, ce n’était pas du monde fier et c’était du monde qui travaillait très fort. Puis c’était une famille de famille. Le soir, la table était toujours couverte de la bonne nourriture et ils étaient tous alentour de la table.
Fleur Garneau Whitworth, petite-nièce d’Allison Cufaude Davie.

La famille Davie est à l’origine de trois chantiers navals à Lévis et est active dans le domaine durant un peu plus de 120 ans, entre 1825 et 1951. Durant cette période, ces constructeurs voient leur réputation s’accroitre non seulement auprès de leurs pairs du domaine maritime, mais également auprès de leurs travailleurs et de leur communauté.

Leurs relations avec leurs clients, leurs partenaires et la communauté

Les chantiers Davie acquièrent au fil des années une importante réputation au sein de la communauté de constructeurs navals du Canada. Plus particulièrement, c’est du temps de George Taylor Davie que l’entreprise prend réellement de l’ampleur. Ce dernier construit un deuxième chantier naval et devient une autorité dans le domaine du sauvetage de navires. D’ailleurs, son fils, George Duncan Davie reçoit en 1901 une lettre de remerciement de la Quebec Steamship Company Ltd pour le sauvetage du CAMPANA.

Traduction de la lettre :

Québec, 4 décembre 1901

Monsieur George D. Davie
À : George T. Davie & Sons
Lévis

Cher Monsieur,

C'est avec grand plaisir que je vous communique une résolution prise par les Directeurs lors de leur réunion de cet après-midi — bien qu'il soit fort regrettable que la négligence de nos ingénieurs ait forcé votre intervention.

La résolution va comme suit : « Il fut convenu à l'unanimité que la gratitude du Conseil ainsi que ses sincères remerciements sont dus et sont par la présente transmis à George D. Davie pour sa diligence et son courage à quatre heures le matin le 24 novembre dernier lorsqu'il ferma, avec l'aide du contremaître Philip Duclos, alors que l'eau glaciale se déversait sur eux, la valve d'injection principale tribord du SS “Campana”, laquelle avait été laissé ouverte par les ingénieurs du navire, prévenant ainsi le renversement du SS “Campana” dans le bassin;

et que 50 $ soient présentés à M. George D. Davie de la manière qui lui plaira. »

Permettez-moi aussi de me joindre au Conseil pour vous remercier pour votre acte courageux, en espérant qu'aucun mal n'a résulté de vous être jeté dans l'eau froide.

Je serai heureux de vous voir à votre retour d'Halifax pour apprendre de quelle manière vous souhaitez que le vote des Directeurs soit exécuté.
Je vous prie d'accepter mes salutations distinguées,

(signature)
Secrétaire.

 

Au cours de sa carrière, George Duncan Davie acquiert à son tour la reconnaissance de ses pairs. Plus particulièrement, il est réputé dans le port de Québec pour ses compétences et sa connaissance du fleuve. On lui demande ainsi de diriger les remorqueurs transportant la travée centrale du pont de Québec en 1916 et en 1917, une opération délicate. Plus tard, il occupe la place centrale d’une page tirée d’un dépliant publicitaire de la firme German & Milne, produit dans les années 1930, présentant les personnalités de la construction navale canadienne. Sur la même page, on retrouve également son fils Charles Davie, ainsi que deux de ses employés du chantier de Lauzon, Alex Campbell et David Craig.

Le nom de Davie est également reconnu dans l’ensemble de la communauté de Lévis au 19e siècle. Des articles dans les journaux locaux font régulièrement état des nouvelles concernant leurs chantiers, mais la famille s’implique également dans d’autres domaines. Plus particulièrement, George Taylor Davie est connu comme un pilier de la société de la ville de Lévis, s’intéressant au progrès de cette dernière. En effet, il représente le quartier de Lauzon au conseil municipal de Lévis à trois reprises entre 1861 et 1889. De plus, il fait entre autres partie du conseil d’administration de la Quebec & Levis Ferry Company Ltd et de la Chinic Hardware Company Ltd.

Leurs relations avec les travailleurs

Les anecdotes concernant les relations entre les constructeurs Davie et leurs travailleurs sont multiples, et dans tous les cas, on y constate la considération des premiers pour les seconds et le respect des ouvriers envers leur employeur qui en résulte.

Par exemple, George Duncan Davie a à cœur le bien-être de ses travailleurs et y contribue régulièrement, parfois anonymement. Ainsi, il prête sa voiture avec chauffeur aux employés et à leur famille et, sans obligation, il engage des personnes handicapées pour qui il organise le transport gratuit au chantier tous les jours. Comme c’est le cas pour les autres constructeurs de la famille, les témoignages de respect abondent lors de son décès en 1937. D’ailleurs, son fils Charles Davie poursuit dans la même veine et son chantier, le troisième de la famille Davie, se particularise par la loyauté de ses travailleurs, qui sont particulièrement affectés par sa mort subite en décembre 1945. En effet, plusieurs sont des amis d’enfance.

Allison Cufaude Davie, bien que moins connu dans le domaine maritime que son père ou son frère, est respecté par ses travailleurs du chantier de Lévis. On reconnaît son honnêteté, sa considération pour les ouvriers et sa loyauté envers famille et amis. De plus, comme le reste de la famille, il n’hésite pas à travailler au chantier lorsque nécessaire.

Paul Gourdeau raconte à son sujet:
Je suivais mes cours à la Faculté de Commerce. J’essayais de mettre en pratique ce qu’on nous enseignait. Alors, je me suis dit, c’est la fête de la Reine Victoria, on va fermer le chantier. Une vingtaine d’employés à tant par jour, il y aurait moins de perte à la fin du mois. M. Davie était parti en voyage. En revenant, M. Davie me dit : «Comment ça se fait que tu as fermé le chantier?». J’ai dit, «c’était une fête et on n’a pas d’ouvrage», mais il m’a dit, «je suis bien d’accord avec ce que tu dis, mais as-tu pensé aux ouvriers? Par ta faute ils n’auront pas leur rosbif sur la table la semaine prochaine». C’est comme ça qu’il était. Je lui ai dit «vous me donnez une bonne leçon», et je me suis toujours souvenu de ça.
 

Les travailleurs

À n’en parler, je me rends compte qu’on faisait partie de tout ça. Moi j’avais jamais travaillé, mes frères ont travaillé un peu plus vieux, mais j’ai comme l’impression que je faisais partie de la gagne du chantier.
Jacques Tremblay, fils de Michel Tremblay, contremaître et charpentier de navires.

Entre 1850 et 1930, période suivant l’émergence de la classe ouvrière, les travailleurs forment des liens et des solidarités assez forts. Ceux-ci favorisent la réalisation tant des fêtes que des grèves et de l’aide financière et alimentaire, et la création d’associations telle la Société bienveillante des ouvriers de navires issue des quartiers Bienville, Lauzon et Notre-Dame, ainsi que des chantiers Russel et Tibbits. Toutefois, plus le 20e siècle avance, plus les entreprises grossissent, ce qui rend plus difficiles le sentiment d’appartenance et la solidarité entre ouvriers. Le chantier A.C. Davie, par contre, conserve sa petite taille et son petit nombre d’employés, qui dépasse rarement la cinquantaine.

Les relations entre travailleurs

Lorsque questionnés sur les relations entre travailleurs au chantier A.C. Davie, tous les témoins sont unanimes : c’était une grande famille. Entre autres, c’est le petit nombre de travailleurs qui permettait ce sentiment. L’équipe pouvait varier entre une équipe de base composée de 4 ou 5 employés pour l’entretien lorsqu’il n’y avait pas de contrats et une équipe d’un maximum d’environ 50 employés lorsqu’il n’y avait plus de travail. Plusieurs travaillant pour le même chantier pendant plusieurs années, tous apprenaient à se connaître, même s’ils ne se fréquentaient pas beaucoup hors des heures de travail. D’ailleurs, un grand nombre d’entre eux ont été embauchés dans les années 1950 avec le début des contrats de construction, et ont travaillé au chantier jusqu’à sa fermeture à la fin des années 1980. Encore aujourd’hui, vingt ans après la fermeture de l’entreprise, plusieurs d’entre eux entretiennent toujours des liens solides.

(Extrait 15 – Relations patrons/employés)

Malgré la bonne entente, les anciens travailleurs se souviennent d’une certaine rivalité entre les employés de l’Île-aux-Coudres et de Petite-Rivière-Saint-François. Lorsque les activités du chantier s’intensifient au début des années 1950, on ne trouve pas suffisamment de main d’œuvre dans la région de Lévis, donc on fait appel à des travailleurs de l’extérieur. Or ces deux municipalités de la région de Charlevoix ont une histoire marquée par la navigation et la construction navale, notamment la construction de goélettes. Le patrimoine maritime est donc très important pour les habitants de ces deux municipalités, et les travailleurs qui en sont originaires ont à cœur le fait de faire valoir leurs connaissances et compétences.

(Extrait 16 - Rivalités selon la provenance géographique)

* Voir pour plus de détails le long métrage Les voitures d’eau de Pierre Perrault sur la construction, la réparation et la navigation des goélettes à l’Île-aux-Coudres. http://www.onf.ca/film/voitures_deau/