APRÈS LA JOB SUR LE CHANTIER

La maison Homestead, milieu de vie

C’était un manoir, c’était de toute beauté, on était impressionnés tellement qu’on trouvait ça beau. C’était une maison toute en briques, la toiture était rouge, c’était vraiment quelque chose, on la voyait de loin, de Québec en tous cas.
Ghislaine Tremblay, fille de Michel Tremblay, contremaître et charpentier de navires.

Le 1er mai 1832, Allison Davie et Elizabeth Johnson Davie louent une maison et s’installent sur la Rive-Sud du fleuve avec leurs enfants pour superviser l’aménagement du chantier et la construction de leur nouvelle maison. Celle-ci est construite par Joseph Latouche dans le style Regency, utilisé à l’époque pour les maisons des artisans. La maison a quatre étages : un soubassement, un rez-de-chaussée surélevé, un étage sous les combles, ainsi qu’un grenier. Vers 1890, une rallonge est construite à l’arrière, ajoutant une cuisine au rez-de-chaussée surélevé, ainsi que des chambres supplémentaires à l’étage.

Au cours des 120 années qui suivent sa construction, la maison Homestead sert de résidence à trois générations de la famille Davie. Après la mort d’Allison Cufaude Davie en 1951, la maison est vendue avec le chantier. À partir de ce moment, les pièces du rez-de-chaussée surélevé et de l’étage sont adaptées pour être utilisées par les ouvriers.

Importance pour les travailleurs et propriétaires

Au 19e siècle, les constructeurs de navires prennent l’habitude d’installer leur demeure sur ou très près de leur chantier. C’est d’ailleurs ce qu’Allison Davie a fait en construisant la maison Homestead. Bien plus qu’une simple demeure familiale, la maison du constructeur acquiert donc une grande importance pour le chantier. Elle permet effectivement aux propriétaires de gérer le chantier plus facilement. Le soubassement est entièrement réservé aux besoins du chantier tout au long de son histoire. Il sert d’espace d’entreposage pour du matériel relatif au chantier, tel que des boîtes de clous, de la peinture, des outils, des cordages et des gabarits. De plus, on y emménage vers 1890 un bureau muni d’une chambre forte pour l’administration de l’entreprise familiale.

À la suite de la reprise du chantier par Paul Gourdeau en 1951, la maison acquiert une nouvelle importance, cette fois-ci pour les travailleurs, et ce, à plusieurs niveaux. Quelques pièces sont réaménagées comme ateliers. Par exemple, on prépare dans l’ancienne cuisine le bois destiné à la construction de bateaux. On y organise également des appartements pour certains travailleurs. En effet, le manque de main-d'œuvre spécialisée dans la région de Lévis force le chantier à embaucher des gens de l’extérieur, provenant notamment de la région de Charlevoix.

(Extrait 10 – Travailleurs de Charlevoix)

Pour que ces travailleurs n’aient pas à voyager tous les jours, on leur offre de loger dans la maison. Ainsi, ils passent la semaine au chantier et retournent chez eux les fins de semaine. Quelques-uns peuvent être accompagnés de leur femme et de leurs enfants, mais la grande majorité voyagent seuls ou en petits groupes de travailleurs. Par exemple, Gaudiose Mailloux, originaire de l’Île-aux-Coudres, voyage avec ses deux fils, Paul et Maurice, qui travaillent également au chantier.

 

Provenances culturelles variées

Monsieur l’Évêque de Lévis venait souvent voir mon oncle. Mon oncle était généreux parce que sa mère était une catholique, puis il encourageait les deux [religions].
Fleur Garneau Whitworth, petite-nièce d’Allison Cufaude Davie.

L’ensemble des acteurs du chantier appartiennent à une diversité de classes sociales relativement représentatives de la société du 19e et de la 1re moitié du 20e siècle. Ainsi, la famille Davie et certains employés de bureau appartiennent à la petite bourgeoisie. Ensuite, les ouvriers spécialisés et les journaliers appartiennent à deux groupes distincts au sein de la classe ouvrière.

Ces différentes classes sociales évoluent dans des cadres de vie distincts, qui se rejoignent toutefois au sein du chantier. Par exemple, la famille Davie, comme la grande majorité de la classe bourgeoise du 19e siècle à Lévis, est anglophone, tandis que l’ensemble des ouvriers sont francophones. Ainsi, comme dans plusieurs entreprises à l’époque, le langage technique au chantier est l’anglais. Cela comprend notamment les livres de comptes, l’appellation des outils et matériaux, ainsi que l’appellation des postes des travailleurs. Ce n’est qu’avec l’instauration de la Loi 101 que la situation change. Les termes français remplacent alors l’anglais et le nom de l’entreprise, qui est à ce moment-là Davie Brothers Ltd, change pour Industries A.C. Davie Inc.

Ladrière Samson se souvient de l’utilisation de l’anglais à ses débuts dans l’entreprise :
À ce moment-là, la comptabilité c’était tout en anglais, parce que Monsieur Gourdeau avait toujours travaillé pour Monsieur Davie, et Monsieur Davie parlait français, mais tout se faisait en anglais.
(Ladrière Samson, 2000)

Une formation inégale

Le niveau d’éducation est un autre élément qui différentie les classes sociales présentes au chantier. Au milieu du 19e siècle, très peu d’enfants fréquentent les établissements scolaires. Les enfants Davie font partie des privilégiés dont les parents peuvent se permettre de les envoyer à l’école. La classe ouvrière n’a habituellement pas les moyens d’éduquer ses enfants, puisque les systèmes scolaires publics ne sont pas encore mis sur pied. Ces enfants commencent à travailler très jeunes; souvent les jeunes garçons suivent les traces de leurs pères. D’ailleurs, plusieurs travailleurs du chantier Davie de Lévis y ont fait leur apprentissage dès qu’ils étaient en âge de travailler.

Rapidement au cours de la seconde moitié du 19e siècle, l’enseignement primaire public se développe et davantage d’enfants reçoivent une éducation minimale, mais les importantes différences entre ouvriers et employés de bureau persistent au chantier. En effet, Paul Gourdeau et Ladrière Samsom, qui ont occupé respectivement les postes de directeur et comptable entre les années 1950 et 1980 au chantier Davie de Lévis, ont tous deux fait des études supérieures dans le domaine du commerce et de la comptabilité, tandis que plusieurs ouvriers n’ont pas complété leur cours primaire pour commencer à travailler.

Il existe toutefois une certaine similitude entre la formation des propriétaires et des ouvriers, puisque tous passent par le statut d’apprenti pendant un certain nombre d’années. La différence entre propriétaires et ouvriers réside plutôt dans la catégorie d’apprentis. En effet, les plus privilégiés deviennent apprentis du maître. Ils sont peu nombreux, généralement un ou deux par constructeur, et, selon la tradition, ils logent chez ce dernier durant toute la période de leur apprentissage, soit habituellement sept ans. C’est ainsi que George Taylor Davie, par exemple, devient l’apprenti du maître-constructeur John Munn, et loge donc pendant plusieurs années chez ce dernier à Québec. Les autres ouvriers deviennent quant à eux apprentis du chantier sous la responsabilité du contremaître. Leur formation est moins longue, en moyenne trois ou quatre ans, donc moins complète. Ils demeurent chez eux et reçoivent un salaire moins élevé tant que leur formation n’est pas terminée. À la fin de leur formation, ils deviennent des ouvriers qualifiés, tels que des charpentiers, qui se différencient des journaliers qui n’ont pas de formation particulière.

Une famille, deux religions

Jusque dans les années 1960, l’Église occupe une place prépondérante dans les familles et la société québécoise. Cette institution influence grandement le quotidien de la population puisqu’elle contrôle les valeurs diffusées. Pour la presque totalité des Québécois et des travailleurs du chantier, la religion catholique est celle qui exerce cette influence.

Les anciens travailleurs ont de nombreux souvenirs rattachés à cette institution : les fêtes religieuses célébrant l’entrée d’aspirants chez les religieux ou religieuses, les visites paroissiales par le curé, les années passées à être servants de messe, et les nombreuses organisations. Parmi celles-ci, Démétrius Bluteau, ancien ouvrier, mentionne le cercle Lacordaire dont il fait partie :

(Extrait 11 – Associations religieuses)

La famille Davie, par contre, est presbytérienne et fait donc partie de la minorité protestante au Québec. Toutefois, plusieurs membres de la famille se marient avec une personne d’une autre confession. C’est le cas de George Taylor Davie qui épouse en 1860 Mary Euphemia Patton, fille d’un marchand de bois de Lauzon. Puisque celle-ci est catholique, il est convenu que leurs fils seraient presbytériens et leurs filles catholiques. Mary Euphemia Patton décide toutefois de faire baptiser ses fils à l’Église catholique pour ne pas prendre de chances et de s’assurer du salut de leur âme, même si ces derniers fréquenteront plus tard l’église presbytérienne.

 

Les passe-temps au temps du chantier

Les loisirs? Il devait y en avoir … qu’est-ce qu’on faisait?
Ghislaine Tremblay, fille de Michel Tremblay, contremaître et charpentier de navires.

Une vie sociale élitiste

À l’époque de la fondation du chantier, c'est-à-dire au cours de la première moitié du 19e siècle, de nombreux passe-temps sont propres à l’élite intellectuelle et à la petite bourgeoisie, dont la famille Davie fait partie. D’abord, de nombreuses associations culturelles et sportives voient le jour. Sont donc créés des cercles littéraires et d’art dramatique, des associations musicales et de nombreux clubs sportifs. Ces clubs sont dédiés à des sports variés : la crosse, la raquette, le tir, la chasse et la pêche, le baseball, le hockey, etc. D’ailleurs, George Taylor Davie est président du Levis Snow Shoe Club (Club de raquettes) et son fils George Duncan Davie est membre en 1898 du Quebec Turf Club (Club de courses de chevaux).

Toutefois, l’Église critique la pratique du sport. En effet, on considère que les clubs détruisent la vie familiale et que l’excès de sport détourne les gens des buts sérieux de la vie. Ainsi, l’Église favorise un encadrement et encourage les jeunes à se regrouper dans le cadre d’organisations telles que les scouts, les patros et les colonies de vacances, qui offrent des loisirs «sains».

Un autre divertissement répandu dans la haute société du 19e et du début du 20e siècle est la participation à des bals et autres réceptions. Ils ont lieux dans un lieu public ou dans une résidence privée et prennent des formes variées telles que les bals de charité, les réceptions d’associations et les bals masqués. La famille Davie a conservé dans des albums de coupures quelques invitations reçues pour prendre part à de tels événements.

Émergence de la culture de masse

On assiste durant la seconde moitié du 19e siècle, donc quelques années après l’installation de la famille Davie à Lévis, à l’émergence de la culture de masse. La mécanisation facilite l’accès des produits au plus grand nombre. L’invention de la presse rotative entraîne l’apparition des journaux à grande diffusion, puis l’arrivée des catalogues de vente et un accroissement de la production de livres. De plus, la multiplication des chemins de fer après 1850 révolutionne le monde des transports. Cette nouvelle culture est omniprésente dans les albums de coupures assemblés par la famille Davie, qui contiennent surtout des articles de journaux, mais également des reproductions de scènes de genre et des billets de train.

En outre, une série d’inventions transforment radicalement la vie des familles québécoises. Après l’apparition au Canada du télégraphe en 1846, c’est le téléphone qui se répand dans les demeures familiales à partir des années 1880. Par la suite, la radio qui fait son apparition dans les foyers québécois. Vers la fin des années 1920, 10% des foyers, centrés autour de Montréal, Québec et Saint-Hyacinthe, possèdent leur radio, mais en 1931, plus d’une maison lévisienne sur deux possède son récepteur-radio.

Cependant, c’est l’arrivée du cinéma, et surtout de la télévision, qui marque les mémoires. En effet, le cinéma fait son apparition à la toute fin du 19e siècle et connaît un succès immédiat. D’ailleurs, le clergé dénonce d’abord les cinémas jugés d’une mauvaise influence, en vain. Il encourage donc par la suite la projection de films dont les qualités morales sont irréprochables. Ensuite, tout comme partout ailleurs au Québec, l’arrivée de la télévision en 1952 bouleverse les habitudes des résidents de la maison Homestead. Près de 10 ans après son apparition, 90% des foyers de Lévis sont équipés d’une télévision.

Mélanie, Ghislaine et Jacques Tremblay se souviennent de leurs passe-temps lorsqu’ils étaient enfants. Filles et fils de Michel Tremblay, un travailleur provenant de Petite-Rivière-Saint-François, ils ont logé dans la maison Homestead entre 1954 et 1963.

(Extrait 12 – Culture de masse)

Les loisirs populaires en famille

Malgré l’émergence de la culture de masse, certains loisirs répandus aux siècles précédents sont toujours populaires aux 19e et 20e siècles dans les familles des travailleurs et propriétaires du chantier.

Effectivement, la famille est toujours au 19e siècle le lieu privilégié des divertissements. On prend part à des fêtes et des soirées, on fait des promenades familiales, on joue à des jeux de société et on fait des sorties diverses. Parmi les sorties les plus populaires : les pique-niques, la baignade, les voyages, les cirques et foires, ainsi que les croisières sur le fleuve. L’hiver, en particulier, est source de divertissements tels que le patinage, la glissade et les tours de traineau, notamment sur le pont de glace traversant le fleuve entre Québec et Lévis jusqu’en 1898.

Pour ce qui est des voyages, en plus de la destination, le déplacement constitue en lui-même un divertissement, tant au 19e siècle que dans la première moitié du 20e siècle. On emprunte le train et le bateau, mais surtout, on fait des tours de carriole, puis dès les années 1910-1920, les automobiles apparaissent pour devenir elles aussi une source de divertissement appréciée des familles qui font des tours à la campagne ou ailleurs.

(Extrait 13 – Transports)

Les divertissements des travailleurs

Les travailleurs du chantier se regroupent parfois hors des heures du travail pour fêter, consommer de l’alcool ou jouer à des jeux de société. Au 19e siècle, ils peuvent se regrouper dans les cabarets et les hôtels situés près du traversier ou du terminus du Grand Tronc dans l’anse Tibbits. Ils profitent également de certaines fêtes au chantier telles que les lancements de navires et, dans les années 1950, la fête de « la bloc » au mois de novembre, tel que l’explique Ladrière Samson :

 

(Extrait 14 – fête de la Bloc)